La demeure de Stanley Kubrick, à Saint Albans, dans le Hertfordshire, en Angleterre, le 18 septembre 2024.
LAUREN FLEISHMAN POUR « M LE MAGAZINE DU MONDE »
Stanley Kubrick en sa demeure :
« Si c’était un manoir, il y aurait un lord. Mon père n’avait rien d’un lord »
De 1977 à sa mort, en 1999, le réalisateur américain a vécu et travaillé dans un manoir isolé de la campagne anglaise. Alors que sort un livre sur son chef-d’œuvre « Barry Lyndon », son épouse et sa fille ouvrent les portes d’un lieu encore habité par l’esprit du maître.
Par Samuel Blumenfeld - Publié le 30 octobre 2024
Défense d’entrer ». La gigantesque plaque métallique posée sur la grille de la propriété de Stanley Kubrick, près de Saint Albans, dans la campagne du Hertfordshire, à une trentaine de kilomètres de Londres, ne laisse aucune ambiguïté sur le désir de l’ancien maître des lieux de préserver son intimité. Si jamais l’injonction échappait au visiteur curieux, une nouvelle plaque l’attend 2 kilomètres plus loin, vissée à un autre portail, encore plus imposante : « Interdit d’aller plus loin ». Ces interdictions apparaissaient autrefois comme autant d’impératifs catégoriques destinés à ériger un mur entre Kubrick et le reste du monde. Le réalisateur américain est mort en 1999, juste après avoir présenté le premier « bout à bout » de son ultime film, Eyes Wide Shut, mais lui ont survécu les signes de son désir d’insularité.
Stanley Kubrick se trouvait, en 1977, en pleine préparation de Shining quand il a trouvé son propre Overlook Hotel. Dans le roman de Stephen King, il s’agissait d’un établissement coupé de tout en pleine montagne, où l’écrivain incarné par Jack Nicholson était gagné par une folie meurtrière. Pour Kubrick, il prendra la forme plus champêtre du manoir de Childwickbury, acheté à un entraîneur de chevaux. « Attention, dans Childwickbury, il ne faut pas prononcer le “l” », insiste Katharina Kubrick, la fille que Christiane Kubrick, épouse du cinéaste, a eue d’un premier mariage et que le cinéaste adopta et éleva. Au volant de son 4 × 4, elle passe devant un haras, puis un troupeau de vaches. Une forêt surgit, mais pas de maison à l’horizon. Childwickbury n’est pourtant pas un mirage.
Katharina Kubrick y réside en compagnie de sa mère, qui travaille encore dans son atelier de peinture, et de son neveu, Sam Kubrick, un musicien de heavy metal, fils de sa demi-sœur, Anya Kubrick, décédée en 2009. Childwickbury était à l’origine un manoir, dénomination dont sa fille conteste la pertinence. « Si c’était un manoir, il y aurait un lord. Mon père n’avait rien d’un lord. » Etranger à cette aristocratie, Stanley Kubrick possédait pourtant toutes les qualités d’un châtelain.
Enterré dans sa propriété
Plusieurs parties du bâtiment remontent à la période élisabéthaine ; elles sont aujourd’hui adossées à une bâtisse plus récente aux fissures apparentes. Les écuries, autrefois transformées par le cinéaste en salle de montage et en bureaux, sont désaffectées. Des forêts et des pâturages, ainsi qu’un mur d’enceinte mettent les lieux hors d’atteinte. Le Xanadu de Stanley Kubrick, son royaume lointain et isolé, donnait sans doute à ses visiteurs le sentiment de pénétrer dans une autre dimension. Ce domaine visait à le rendre intouchable. « Un jour, se souvient Katharina Kubrick, un homme frappe à notre porte, mon père ouvre, le monsieur demande : “J’aimerais rencontrer Stanley Kubrick.” Mon père lui a répondu : “Il est absent aujourd’hui.” Et il a refermé la porte. »
Mort, Kubrick reste omniprésent. Pas seulement parce qu’il est enterré dans sa propriété, un privilège échu à seulement deux individus en Angleterre, lui et le critique musical et dramaturge George Bernard Shaw, paradoxalement tous deux non anglais. Sur une roche de granite du Yorkshire est inscrit sobrement « Stanley Kubrick. Ici repose notre bien-aimé Stanley, né à New York le 26 juillet 1928, décédé ici à son domicile, le 7 mars 1999. »
La tombe de Stanley Kubrick, dans sa propriété. LAUREN FLEISHMAN POUR « M LE MAGAZINE DU MONDE »
Dans l’entrée de la bâtisse sont également restés accrochés les masques portés par les participants de l’orgie d’Eyes Wide Shut. Et c’est sur la table où Jack Nicholson écrit son roman dans Shining que l’on prend le thé en compagnie de Katharina Kubrick et de Jan Harlan, le beau-frère du réalisateur, producteur de tous ses films depuis Orange mécanique (1971). Katharina Kubrick assure que son père n’aurait certainement pas été opposé à l’idée de rencontrer un fantôme dans ces murs. « A un journaliste qui l’interviewait durant le tournage de Barry Lyndon en Irlande et qui lui disait ne pas croire en Dieu, il avait répondu : “Pas de problème, mais évitez de le dire à voix haute, au cas où il pourrait vous entendre.”»
Le thé servi sur une table du décor de « Shining ». LAUREN FLEISHMAN POUR « M LE MAGAZINE DU MONDE »
Son plus grand échec financier
C’est justement à l’occasion de la publication d’un somptueux livre consacré au chef-d’œuvre Barry Lyndon (Barry Lyndon, de François Betz et Jan Harlan, Simeio, à paraître) que s’exprime la famille du cinéaste. L’ouvrage rassemble des photos, pour beaucoup inédites, des textes de critiques et d’universitaires, des archives et interviews des principaux collaborateurs du réalisateur. 2001, l’Odyssée de l’espace se déroule dans le futur, Barry Lyndon dans les années 1750, mais Kubrick y développe la même ambition, celle de créer des mondes qui n’existaient pas, ou plus. 2001 avait été le second plus grand succès du box-office américain en 1968, Barry Lyndon s’avère le plus grand échec financier de la carrière du cinéaste, son film le plus incompris.
Un album de photos du réalisateur. LAUREN FLEISHMAN POUR « M LE MAGAZINE DU MONDE »
« Kubrick voulait réaliser un film ressemblant à ce que les peintres savaient si bien faire, il voulait trouver l’esprit du XVIIIe siècle », précise Jan Harlan. L’éclairage des films historiques, par exemple, apparaissant trop souvent factice à ses yeux, il tenait à recréer l’effet d’une pièce entièrement éclairée à la bougie, ce qui n’avait jamais été réalisé au cinéma. Le réalisateur avait fini par trouver un objectif ultra-lumineux, le Carl Zeiss Planar 50 mm f/0.7, conçu pour la NASA et produit à seulement dix exemplaires. « Lorsque j’ai appelé quelqu’un chez Zeiss pour expliquer que Kubrick souhaitait acquérir la lentille, on m’a ri au nez, se souvient Jan Harlan. Elle ne pourrait jamais être adaptée à une caméra. Quand j’ai expliqué cela à Stanley, qui n’a jamais accepté qu’on lui dise non, il a éclaté de rire. “Laissez-moi essayer !” s’est-il écrié. Et la lentille a été fixée sur une caméra. »
Christiane et Katharina Kubrick, épouse et fille adoptive du réalisateur, avec Jan Harlan, son beau-frère,
dans la cuisine du manoir. LAUREN FLEISHMAN POUR « M LE MAGAZINE DU MONDE »
Dans un même souci de réalisme, Stanley Kubrick tenait à ce que ses personnages semblent vêtus de leurs vrais habits, plutôt que d’étrenner des tenues flambant neuves. Il avait de nouveau choisi Milena Canonero, la future costumière de Francis Coppola, Louis Malle, Roman Polanski ou Steven Soderbergh, après lui avoir donné sa chance sur Orange mécanique. « A l’époque, elle n’avait jamais travaillé pour le cinéma, mais mon père la trouvait si bien habillée qu’il l’estimait capable d’imaginer les costumes futuristes du film. » C’est elle qui donna cet air patiné aux uniformes et aux costumes des personnages de Barry Lyndon.
Jan Harlan, mélomane averti, avait proposé, en amont du film, différents morceaux de musiciens classiques, auxquels le cinéaste recourait depuis 2001. Il le persuada de prendre le Trio pour piano et cordes n° 2 de Schubert pour l’une des séquences finales où l’ambitieux courtisan Barry Lyndon, après avoir atteint le sommet de l’échelle sociale, connaît un déclin irrémédiable, ruiné, amputé d’une jambe, vivant sur l’argent donné par son ex-femme. « Stanley avait rythmé la scène où Lady Lyndon signe son chèque avec la musique de Schubert, se rappelle Jan Harlan. Le studio estimait que la scène était trop longue et proposait de couper à l’intérieur, mais c’était impossible tant elle est synchronisée avec la musique de Schubert. Le film était trop parfait. Comme s’il possédait ses anticorps. »
Le jardin, à Saint Albans. LAUREN FLEISHMAN POUR « M LE MAGAZINE DU MONDE »
