Hommages de proches

un monde autour de Stanley Kubrick

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par ceux qui l'ont approchés


 

Kubrick entre dans la légende: De «2001: Odyssée de l'espace» à «Barry Lyndon»

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Louis Blau (avocat de Kubrick depuis 1958) Il a fait 2001: l'Odyssée de l'espace parce qu'il croyait que l'on n'avait jamais tourné un vrai film de science-fiction auparavant. La plupart, pensait-il, n'étaient que des films de pure imagination. Il m'a annoncé qu'il était en train de se plonger dans des livres pour commencer quelque chose. Il est parti de rien et, avant d'avoir fini, il en savait assez pour discuter d'égal à égal avec les plus grands astronomes du monde. Il les appelait d'ailleurs souvent par leur prénom.

Keir Dullea (acteur, covedette de «2001») Il savait exactement ce qu'il voulait. Il nous avait invités, Gary Lockwood et moi, à un dîner dans sa belle maison. Il avait aussi convié beaucoup d'autres gens travaillant dans d'autres disciplines. Non seulement il les connaissait, mais le contenu de leur activité n'avait plus de secret pour lui. Il était comme un oignon: à chaque peau que vous épluchez, vous en découvrez deux nouvelles.

Christiane Kubrick (la troisième femme de Stanley) Quand nous étions jeunes, nous avions des soirées, chaque week-end, et je crois que c'était une excuse pour continuer à discuter avec les gens avec qui il travaillait, ainsi il pouvait maintenir leur intérêt sur certains sujets auxquels lui-même tenait. Ce n'était pas intentionnel – du genre: «Je vais les obliger à continuer à travailler» –, cela venait naturellement. «Venez dîner», au lieu de: «Je veux que vous pensiez à ceci.» Nous avons essayé de rendre ces soirées très élégantes et protocolaires, mais cela se transformait vite en réunions informelles un peu bohèmes.

Keir Dullea Nous travaillions de très longues heures. Mais il était très généreux. Quand cela n'allait pas avec mon rôle, il s'excusait de n'avoir pas été capable d'avoir créé un environnement favorable; il se reprochait de n'avoir pas assez bien écrit une scène, de ne pas l'avoir adaptée à ma personnalité. Si Stanley avait été une pieuvre, avec de nombreux bras, il aurait manié lui-même la caméra, se serait occupé du maquillage et il aurait construit de ses propres mains les plateaux et les décors. Je crois, en revanche, qu'il n'aurait pas joué dans ses propres films.

Jerry Lewis (acteur, scénariste et metteur en scène, il montait un film dans le studio où Kubrick montait lui-même «2001») Dans sa salle de montage, j'étais fasciné par cet homme qui scrutait le matériau qu'il avait tourné. Que je sois capable de faire plus d'une chose sur un film l'intriguait. C'était un grand admirateur des hommes orchestres. Je crois qu'il aurait aimé avoir écrit 2001 sans Arthur Clarke. Il avait un grand respect pour les gens qui dirigent leur film à partir de leur propre scénario. J'étais dans ma salle de montage vers 1 heure du matin. Il flânait en fumant une cigarette et me dit: «Je peux voir?» Je répondis: «Si tu veux voir un juif déprimé, alors reste!» C'est cette nuit que j'ai forgé l'expression: «On ne peut pas faire briller une merde.» Kubrick m'a regardé et il m'a dit: «Si, mais il faut la congeler.»

Steve Southgate (en charge des opérations techniques pour la Warner Brothers; a travaillé sur tous les Kubrick depuis «Orange mécanique») Ce type savait comment l'industrie cinématographique fonctionnait dans tous les pays du monde. Il connaissait tous les spécialistes du doublage, les réalisateurs aussi bien que les acteurs; il avait des relations avec les réalisateurs étrangers qui devraient superviser ce travail, quand il ne pouvait le faire lui-même. Nous allions ensuite dans chaque salle de cinéma pour nous assurer que les projecteurs fonctionnaient, que le son était correct, que les écrans étaient propres. Il avait l'air de travailler 24 heures sur 24. Nous avions l'habitude de recevoir ses coups de téléphone à n'importe quelle heure de la nuit. Il pouvait être très difficile, mais il n'était jamais dur. Il ne criait jamais, mais il avait cette formidable manière new-yorkaise, cette sorte de voix traînante qui vous fait comprendre que vous avez intérêt à vous aplatir. Les critiques de ses films le touchaient intimement.

Ken Adam (chef décorateur, a dessiné «Docteur Folamour» et «Barry Lyndon») Je pense qu'il a été choqué par les violentes réactions à Orange mécanique. Même si ce film a été celui qui a eu le plus de succès.

Jan Harlan (producteur et beau-frère de Kubrick) Il s'est senti incompris et insulté après la sortie d'Orange mécanique.

Christiane Kubrick Sur des tournages, parfois, on est heureux une semaine, et puis on pense: «Oh! non, ça ne va pas.» Dans un mauvais jour, on voit des ratages partout. Il connaissait des jours comme ça. Il aurait pu refaire tous ses films dix fois, à chaque fois ils auraient été différents. C'est pourquoi cela lui prenait autant de temps. Il y a de nombreux scripts qu'il n'a jamais mis en scène, parce qu'au dernier moment il décidait que cela ne valait pas le coup. Ça le rendait très triste. Il aurait voulu tourner plus de films. Mais il ne se lançait jamais dans un film dont il ne soit pas sûr à 100 %.

Louis Blau Les gens pensent que son sens du secret était le signe d'une folie terrible. C'était au contraire logique, puisqu'il lui fallait tellement de temps pour faire un film. Un jour, alors qu'il avait passé un accord juteux pour un film, il m'a dit: «Je suis heureux qu'ils ne sachent pas que je ferais ce truc pour rien si je n'avais pas le choix.»

Jan Harlan Sur nos films, nous dépensions en une semaine ce que les grands films dépensent en un jour. C'est ainsi que nous pouvions nous permettre de tourner pendant presque un an. Nous avions une très petite équipe.

Ken Adam Il était certes un patriarche, mais une sorte de patriarche à part, très peu sûr de lui. Stanley disait qu'il faisait ce film (Barry Lyndon) pour moi, mais que mon budget était au-delà de ce qu'il pouvait se permettre. Je lui ai dit: «Stanley, ce n'est pas une façon de me parler.» On s'est disputés. Il a dit: «Bon, je crois que je vais engager le deuxième meilleur décorateur du monde.» A ce moment, j'étais pratiquement viré. Cinq semaines plus tard, je reçois un autre coup de téléphone. Il me dit que le deuxième meilleur décorateur ne comprenait pas ce qu'il voulait. L'argent n'étant pas un vrai problème, est-ce que je voulais faire le film? Nous étions un peu comme un couple, avec des rapports amour-haine. Un jour, je suis tombé très malade. Epuisé, parce que je passais trop de nuits blanches à travailler. Si Stanley n'avait vraiment rien à foutre de nos heures de sommeil, ce n'était pas mon cas. Je suis donc rentré à Londres. Et je l'ai senti incroyablement attentif à ma santé. Ses lettres étaient presque touchantes. Puis il m'a écrit qu'il allait partir tourner à Potsdam avec la deuxième équipe et que je pourrais la diriger. Une idée qui n'a évidemment pas arrangé mon état de santé!

Marisa Berenson (actrice, covedette de «Barry Lyndon») Nous portions en permanence notre maquillage, les costumes et les perruques. Il n'aimait pas les essais-lumière. Parfois, nous attendions toute une journée pour être éclairés. C'était délicat, car il était perfectionniste, donc il demandait aux gens d'être parfaits. Il n'était pas très bon quand il s'agissait de vous faire un compliment ou simplement de vous dire quelque chose. Quand il devait me communiquer quelque chose d'important, il avait l'habitude de m'écrire des lettres manuscrites. Il avait un sens de l'humour très sec, très spirituel. Mais il était très réservé. J'ai toujours pensé qu'il était très sensible et timide.

Christiane Kubrick Il n'était pas timide du tout. Il ne le devenait que devant les honneurs, l'étiquette, tout ce qui était officiel. C'était un très mauvais acteur. Son discours d'acceptation du prix Griffith (en 1997) était lamentable, et il l'a laissé tomber à la dernière minute. Il était en fait très bien écrit, mais on ne pouvait pas le dire. On en a enregistré un, et il a expliqué: «Je préfère ne pas le voir, sinon je ne l'enverrais pas.» On a envoyé le discours, et, quand il l'a enfin vu, il a été secoué d'un rire incroyable. Il ne pouvait croire ce qu'il voyait. Il a dit: «Tu vois, c'est un truc que je ne sais pas faire.» Une fois tout le côté officiel disparu, il retrouvait ses aises. Mais une fois, quand quelqu'un lui a collé un micro devant la bouche, il a dit: «Ma tête est vide et je ne dis rien ou alors quelque chose de très idiot.» C'est la raison pour laquelle il ne voulait jamais donner d'interviews. Il disait: «Pourquoi devrais-je travailler si dur à un film et ensuite me ridiculiser?»

John Milius (réalisateur, scénariste, producteur, relation téléphonique de Stanley Kubrick depuis le début des années 80) Stanley se moquait de l'heure. Il pouvait vous appeler en pleine nuit. Une fois, je lui ai dit: «Stanley, c'est le milieu de la nuit.» Il m'a répondu: «Tu es réveillé, non?» Il ne parlait jamais moins d'une heure. Il avait tellement de choses dont il voulait discuter, il avait des théories sur tout. Il pensait que la plupart des films étaient des escroqueries et que les gens qui les tournaient étaient des escrocs. Il était fasciné par l'idée du film pur par opposition à la simple narration des histoires. Il estimait que les films souffraient d'avoir à raconter une histoire. C'est pourquoi vous avez à l'autre bout du spectre cinématographique quelque chose comme la fin de 2001. Bien qu'il la considérait comme n'étant pas réussie, car il ne la trouvait pas assez exacte.

Christiane Kubrick Toute sa vie, il a vu un nombre effrayant de films. Pendant des années, il les a projetés dans la maison – nous y avions une belle salle – et ensuite, quand nous sommes devenus plus vieux et plus paresseux, nous avons commencé à les regarder en vidéo, ce dont il avait honte. Il aimait Ingmar Bergman, Woody Allen, et un tas de films espagnols, italiens, japonais. Il haïssait aussi certains films. Il pouvait dire: «C'est la pire chose que j'aie jamais vue», mais il la regardait jusqu'au bout.

John Milius Il était très sensible à la critique et au succès ou à l'échec de ses films. Il n'était pas très à l'aise avec Barry Lyndon. Il pensait que le public ne marcherait pas. Le film a ennuyé les gens. Je pense qu'après ce film il a cru que personne ne lui en laisserait tourner un autre. En fait, la seule chose qui l'a vraiment gêné, c'est que Barry Lyndon a été un échec commercial. Il a fait Shining contre cet échec. Nicholson disait à cette époque: «Je suis content d'en être sorti. Ça a été dur.»

Jan Harlan Nous rentrions souvent la nuit, mangions un sandwich à la cuisine et ensuite nous allions au lit. On ne pouvait plus rien faire d'autre.

Christiane Kubrick Socialement, il était surtout un Américain en Europe, et il faisait parfois des choses étonnantes mais charmantes. Je pense qu'il ne comprenait pas tous les jeux sociaux que les gens jouent, spécialement en Angleterre. Il ne s'y intéressait d'ailleurs pas, et je crois que les gens trouvaient ça sympathique. Il avait pas mal d'assurance. Si ce n'avait pas été le cas, il se serait informé très précisément sur les us et coutumes de l'Angleterre, et il aurait essayé avec beaucoup d'application pour ne pas faire de fautes.

Traduit de l'anglais par Corinne Julve et Edouard Waintrop.

 

 

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