un monde autour de Stanley Kubrick

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Tiré de la revue "Le Nouvel Observateur" (n°1818)

« Stanley Kubrick », par John Baxter, Seuil, 408 p., 149 F. John Baxter, journaliste australien, bibliophile, est l'auteur d'« Hollywood in the Thirties », « Science Fiction in the Cinema ». Ses biographies de Spielberg, Fellini et Buñuel font aujourd'hui autorité. Il a jeté l'ancre à Paris où il vient d'entreprendre une mission impossible : raconter la vie de Robert De Niro.

Il se voyait comme un rebelle

Le Nouvel Observateur. - Ecrire une biographie de Kubrick, c'est difficile ?

John Baxter. - Non, pas du tout, c'est ce qui m'a surpris. Au début, je me suis dit que ça allait être une mission impossible, vu la réputation qu'il avait. Mais tous les gens qui l'ont connu ont consenti à m'en parler. Tout le monde a une petite histoire sur Kubrick.

N. O. - Quel est la clé du personnage Kubrick ?

J. Baxter. - Voici un homme dont l'enfance n'a pas été très heureuse. Il est issu d'une bourgeoisie moyenne, et il ne s'est jamais adapté réellement. En classe, il avait des notes très moyennes dans toutes les matières où il fallait collaborer avec d'autres élèves. En revanche, dans les matières abstraites, comme la chimie, il était plus à l'aise. Son père lui a appris à jouer aux échecs et à faire des photos. Les échecs, c'est un jeu purement intellectuel, et la photo vous autorise à être un voyeur... Ce sont deux choses qui mettent de la distance entre vous et les gens. Le monde, pour Kubrick, est devenu une sorte de champ d'expériences scientifiques. Il ne voyait pas des individus, mais des types, des groupes, des exemples. Il était très intéressé par deux types de personnages : le soldat et le criminel... Il a eu une occasion de sortir de cette tour d'ivoire, lors de son deuxième mariage, qui a été très passionnel. S'il était resté avec sa deuxième femme, il serait devenu quelqu'un d'autre.

N. O. - Il a épousé plus tard Christiane Harlan, dont on a dit qu'elle était la fille de Veit Harlan, le réalisateur du « Juif Süss ».

J. Baxter. - Il est très difficile d'établir qui elle est. Je pense qu'elle est bien la fille de Veit Harlan, et non la fille de son frère.

N. O. -- Il a aussi toujours été fasciné par les nazis.

J. Baxter. - Exactement ! Andrew Birkin raconte que, lorsque Kubrick l'a envoyé en Afrique du Sud pour faire des photos pour « 2001 », il est revenu avec des images de propagande nazie, et Kubrick a voulu les garder. Il n'a pas eu une réaction d'horreur, mais de fascination. Il suffit de voir « Orange mécanique » pour comprendre ça. Kubrick voulait faire un film sur Albert Speer.

N. O. - Vous avez lu le livre de Frederic Raphael ?

J. Baxter. - Oui, l'auteur donne un portrait assez exact de Stanley Kubrick. Il prend le contre-pied de la mythologie du génie fou, ce qui est bien. Car Kubrick était bizarre, timide et solitaire, mais en aucun cas ce n'était le cinglé qu'on a voulu faire de lui. Même quand il faisait cinquante prises d'une scène, c'était une démarche logique. C'est comme ça qu'on faisait du cinéma, à l'époque où il a débuté.. .

N. O. -- Mais il était très retiré.

J. Baxter. - C'est venu lentement. Il s'est d'abord installé à la campagne, sans se couper du monde. Puis, quand il a tourné « Barry Lyndon », il a été menacé par l'IRA. Ses enfants devaient être enlevés... On lui téléphonait pour le menacer... Il a donc établi des barrières strictes avec l'extérieur.

N. O. - Etait-il un juif qui se détestait ?

J. Baxter. - Je ne pense pas que sa judéité le tracassait autant qu'elle tracasse Frederic Raphael. Il était Stanley Kubrick, et c'est tout. Il n'observait pas les fêtes juives, il n'a pas été enterré selon le rite juif, il n'a jamais été marié religieusement...

N. O. - Pourquoi a-t-il fait si peu de films ?

J. Baxter. - Sa méthode, c'était : laissons les autres traiter un certain sujet, et, après, faisons mieux. Il voulait être le meilleur.

N. O. - Le besoin d'être le meilleur de la classe ?

J. Baxter. - Exactement. Il tirait plus de plaisir de cette situation que de faire du cinéma. C'est pour ça que ses projets mettaient des années à être réalisés. « Eyes Wide Shut » a été annoncé en 1968, après « 2001 », par Warner Bros.

N. O. -- Il se voyait comme un réalisateur solitaire...

J. Baxter. - Oui, un franc-tireur. Un guérillero. En fait, il aimait bien prendre la pose du rebelle, mais il ne l'était pas vraiment.

N. O. - Quel est le coeur de son oeuvre ?

J. Baxter. - Tous les films de Kubrick se déroulent dans des systèmes qui s'empêtrent, des machines qui se dérèglent. Les plans de « Barry Lyndon » échouent, la fusée de « 2001 » aboutit on ne sait où, l'ordinateur se dérègle...

N. O. - Voulait-il aborder tous les genres, et dresser sa comédie humaine ?

J. Baxter. - Je ne crois pas que c'était si planifié. Il ne voulait pas faire « Eyes Wide Shut » d'abord, mais son film sur l'intelligence artificielle, « A. I. »... Il a presque fait « Wartime Lies »... Il changeait d'idée. Ainsi, quand « Easy Rider » est sorti, il s'est dit : « Tiens, je vais toucher les jeunes », et il a tourné « Orange mécanique ». Il n'avait pas une stratégie d'ensemble.

N. O. - Qu'est-ce qui fait sa grandeur ?

J. Baxter. - Comme John Ford, comme Orson Welles, il a créé un monde dans lequel nous nous sommes projetés. Comme il ne donnait pas d'interviews, qu'il ne rencontrait pas beaucoup de gens, il nous a laissé la latitude de comprendre ce monde comme nous l'entendions. Il laisse une oeuvre réfléchie, intelligente, belle. Il créait par distillation. Il ne filmait que l'essence. Ses films sont ainsi le concentré de son art.

Propos recueillis par FRANÇOIS FORESTIER du Nouvel Observateur

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